
Repenser la robotique pour la durabilité
Aude Billard, directrice du Learning Algorithms and Systems Lab à l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et directrice académique du Robotics Center de l'école, a publié en 2025 un article dans la revue Science pointant la tension entre performance robotique et durabilité. Elle y prend l'exemple d'un robot capable d'installer des panneaux solaires plus vite et plus précisément qu'un humain, mais construit avec des matériaux coûteux et alimenté par une batterie lourde nécessitant une recharge toutes les quelques heures, un bilan qui peut annuler le bénéfice écologique de l'énergie propre produite. Dans la foulée, Mirko Kovač, qui dirige le Laboratory of Sustainability Robotics, un laboratoire conjoint entre l'institut de recherche Empa et l'École d'architecture, de génie civil et environnemental de l'EPFL, a publié avec ses coauteurs un article de couverture dans Nature Machine Intelligence proposant un manifeste pour une nouvelle discipline baptisée Sustainability Robotics, à ne pas confondre avec la « robotique durable » au sens classique. Le texte définit trois principes directeurs pour les systèmes robotiques : minimalement invasifs, universellement accessibles et symbiotiques, c'est-à-dire créant de la valeur pour les populations, les économies et les écosystèmes. Plusieurs laboratoires de l'EPFL illustrent déjà cette approche, comme Envirobot, un robot en forme d'anguille développé depuis 2017 par le Biorobotics Lab d'Auke Ijspeert pour surveiller de façon autonome la qualité de l'eau, ou un robot aquatique conçu par le Laboratory of Intelligent Systems de Dario Floreano à partir de nourriture pour poissons, également destiné au monitoring environnemental.
Cette prise de position marque un changement de critère d'évaluation pour l'ensemble du secteur robotique : la performance technique brute (vitesse, précision, autonomie) ne suffit plus à justifier le déploiement d'un système si son coût énergétique, matériel ou son empreinte en fin de vie dépasse le bénéfice apporté. Pour les intégrateurs et décideurs industriels, ce cadre invite à intégrer des critères d'impact environnemental, social et économique dès la conception, plutôt qu'en correctif a posteriori, une logique qui pourrait à terme peser sur les cahiers des charges d'achat public ou industriel dans des secteurs comme l'agriculture de précision, la surveillance de la biodiversité ou la maintenance d'infrastructures critiques (ponts, bâtiments, réseaux électriques). Le manifeste inverse aussi une hypothèse implicite du secteur en présentant les contraintes de durabilité, changement climatique, perte de biodiversité, raréfaction des ressources, non comme des freins à l'innovation robotique mais comme des moteurs de nouvelles pistes d'ingénierie.
Le mouvement s'inscrit dans une double tradition de recherche à l'intersection robotique et durabilité, qui distinguait jusqu'ici les robots rendant possible un usage plus sobre des ressources et les robots eux-mêmes plus sobres, via l'efficacité énergétique, la biodégradabilité ou la recyclabilité des matériaux. Le manifeste de Kovač et ses coauteurs cherche à dépasser cette dichotomie en appelant le monde académique, l'industrie et les gouvernements à adopter un cadre d'évaluation commun. L'EPFL, via son Robotics Center et plusieurs laboratoires (Learning Algorithms and Systems Lab, Laboratory of Sustainability Robotics, Biorobotics Lab, Laboratory of Intelligent Systems), positionne ainsi la Suisse comme un pôle de recherche actif sur cette question, aux côtés d'Empa comme partenaire institutionnel. L'article ne mentionne pas de calendrier de déploiement industriel ni de partenariat commercial annoncé ; il s'agit à ce stade d'un positionnement scientifique et programmatique destiné à orienter les priorités de recherche et, potentiellement, les futurs standards d'évaluation des robots dans l'industrie.
Le manifeste de chercheurs suisses de l'EPFL et de l'Empa pourrait influencer les futurs critères d'évaluation environnementale et les cahiers des charges d'achat public robotique en Europe, sans déploiement ni partenariat commercial annonce a ce stade.




